Je n’ai pas tenu de carnet de lecture, et j’ai relu 4 livres pour rien

Laëtitia Boucher

juin 2, 2026

Je n’ai pas tenu de carnet de lecture et, sur la table de mon bureau en région rouennaise, un marque-page coincé à la page 127 m’a sauté au visage. Le roman venait de la librairie L’Armitière, rue Jeanne-d’Arc à Rouen. La couverture était un peu frottée, et j’ai compris que j’avais peut-être payé, relu et oublié tout ça pour rien. J’avais déjà recommencé 4 livres de cette façon, sans trace écrite, juste avec une impression floue de déjà-vu. Ça m’a fait l’effet d’une petite claque, très bête et très chère.

Le marque-page à la page 127

Le livre était posé de travers, avec ce bord de couverture un peu blanchi par le sac et les trajets. Quand j’ai tiré le marque-page, j’ai vu la page 127, une scène à moitié soulignée, et ce vieux papier souple qui avait jauni sur un coin. J’ai eu ce malaise sec, le genre qui me prend quand je réalise que je ne reprends pas un roman neuf mais un texte laissé en plan depuis 8 mois. À côté, il y avait aussi une note au crayon sur la première page, presque effacée. C’était la preuve que j’avais déjà ouvert ce livre en me croyant organisée. Pas glorieux.

J’ai repris au début, parce que je ne reconnaissais plus le personnage principal. Je lisais 3 pages, puis 5, puis encore 2, comme si j’allais retrouver un fil caché sous la poussière. Je relisais des passages entiers pour me remettre dedans. Au bout de 20 minutes, une phrase m’a paru familière sans que je sache d’où. C’est là que j’ai eu le vrai déclic. Ce petit bout de texte me disait quelque chose, mais pas assez pour que je recolle le souvenir au bon endroit. J’ai lâché un soupir, parce que j’avais l’impression d’avoir déjà vécu cette scène 2 fois.

Ce qui m’a piégée, c’est que je croyais ma mémoire visuelle solide. Je me disais qu’une couverture, un dos un peu brillant, une couleur de tranche, ça suffirait à me repérer des mois plus tard. J’avais aussi cette flemme très humaine de noter le moindre détail sur le moment, comme si mon cerveau garderait tout au chaud tout seul. Avec le recul, c’était idiot. Un marque-page ou une intuition ne disent rien sur la date de fin, rien sur la page d’arrêt, rien sur le statut fini ou abandonné. Et c’est là que j’ai commencé à me perdre pour de bon.

J’avais déjà vu ce piège dans mon travail rédactionnel, en 20 ans de métier. En 2002, à l’Université de Rouen, ma licence en sciences de l’éducation m’a appris à regarder les traces. Pourtant, à la maison, avec mes deux enfants de 15 et 18 ans, le dîner, les sacs, les messages et le linge, je laissais filer les détails. Les repères de l’enquête Emploi du temps 2019 de l’INSEE me sont revenus en tête plus tard. Ce qui n’est pas tracé se dissout vite dans le bruit du quotidien.

Les 4 fois où j’ai recommencé depuis le début

Le premier doublon m’a coûté 9,20 euros. J’avais acheté la version poche d’un roman déjà lu, sauf que la réédition avait une autre couverture, un résumé un peu réécrit et une jaquette plus sombre. Cela m’a trompée dès l’entrée en librairie. Je n’ai tilté qu’à la 3e page, quand le résumé m’a paru familier et que j’ai reconnu une scène précise, celle d’une cuisine mal éclairée et d’un silence entre deux personnages. Là, j’ai senti la gêne monter, parce que j’avais payé pour le même texte, pas pour une nouveauté. J’ai gardé le ticket dans le livre, comme si le papier allait me faire passer la pilule.

Les 3 autres fois ont été encore plus agaçantes. J’ai confondu un livre d’occasion avec un prêt, puis un prêt avec un achat, et j’ai racheté le même texte en poche après un changement de couverture, sans voir le piège. À un moment, j’ai même relu 312 pages avant de me rendre compte qu’un passage me revenait déjà trop bien, mot pour mot. J’ai fini avec 4 livres recommencés pour rien, et ce chiffre me reste en travers de la gorge. Pas parce que lire me fatigue, mais parce que j’ai gaspillé du temps de lecture que je n’ai pas récupéré.

Le détail qui m’a achevée, c’est un vieux stabilo passé sur la même phrase, deux fois, dans deux exemplaires différents du même titre. Dans l’un, j’avais aussi laissé une dédicace du libraire. Dans l’autre, une petite note au crayon au bord de la page 83. Là, je n’avais plus aucun doute. J’ai posé les deux exemplaires côte à côte sur mon bureau, et j’ai vu la bêtise en grand format. J’avais dépensé de l’argent pour retrouver exactement ce que j’avais déjà lu, puis j’avais recommencé la même histoire comme une débutante pressée.

J’ai aussi perdu 5 heures 20 à relire des débuts de romans qui ne m’apportaient rien, juste parce que je n’avais aucune trace fiable. Le pire, ce n’était pas la somme brute, même si 9,20 euros ici et 7,50 euros là finissent par faire plus que ce qu’on admet d’habitude. Le pire, c’était la sensation de tourner en rond devant ma propre étagère. Ce petit agacement monte quand on reconnaît enfin le problème, mais qu’il est déjà trop tard. J’ai appris à mes dépens qu’une mémoire qui se croit suffisante coûte très cher quand les couvertures changent.

Ce que je faisais mal sans m’en rendre compte

Mon erreur de fond, ce n’était pas seulement de ne rien écrire. C’était de ne noter ni le titre exact, ni l’auteur, ni la date de fin, ni la page d’arrêt, ni même le statut fini ou abandonné. Du coup, je ne savais plus distinguer un roman lu d’un roman seulement commencé, et je mélangeais mes lectures comme des papiers sans dossier. J’avais l’impression qu’un simple souvenir de personnage suffirait, alors qu’une scène isolée ne dit rien sur l’état réel d’une lecture. Quand je retombais sur une couverture familière, je me laissais guider par la sensation, pas par une trace.

La confusion entre édition, format poche et contenu m’a aussi bien eu. Une nouvelle jaquette, un sous-titre déplacé, un quatrième de couverture retravaillé, et mon cerveau partait tout seul sur l’idée d’un autre livre. Le piège, ce n’est pas seulement la couverture. C’est le fait que l’éditeur change tout l’habillage et que le texte, lui, reste identique. J’ai compris ça en ouvrant un exemplaire en librairie d’occasion, avec l’impression nette d’avoir un livre neuf entre les mains, alors que je tombais sur un ancien passage souligné. Ce décalage m’a vexée plus que je ne veux l’avouer.

Dans mon travail de rédaction, je vois très bien ce que provoque l’absence de traces. Une consigne non datée, une source sans référence précise, une note de travail incomplète, et je repars 2 fois sur la même chose. À la maison, c’était encore plus brouillé, parce que mes deux adolescents me sollicitaient pendant que je lisais par fragments, entre deux lessives et 3 mails. Je ne parle pas ici de grand principe, juste d’un quotidien saturé. Quand le cerveau est déjà plein, il laisse passer les titres, les auteurs et les dates de fin comme si tout se valait.

Je ne sais pas si cette petite mécanique conviendrait à tout le monde. Si les trous de mémoire avaient dépassé cette simple distraction, j’aurais arrêté de bricoler seule et je me serais tournée vers un professionnel de santé. Pour le reste, je suis restée sur mon terrain, celui de l’organisation et des traces, pas du diagnostic. Et c’est là que j’ai compris que je ne manquais pas de bonne volonté, je manquais juste d’un système minuscule, écrit noir sur blanc.

Le carnet que j’aurais dû ouvrir plus tôt

Après coup, j’ai compris que le carnet ultra simple était tout ce qu’il me fallait. J’aurais dû y mettre seulement le titre, l’auteur, la date de fin, une note courte, le statut fini ou abandonné, et la page d’arrêt, sans chercher un outil compliqué. Rien d’autre. Pas un tableau sophistiqué, pas un code de couleurs absurde, juste 5 lignes propres et lisibles. Ce genre de trace m’aurait évité de me raconter des histoires sur ma mémoire visuelle, qui n’avait pas besoin d’être meilleure, seulement moins seule.

Le premier bénéfice aurait été immédiat. J’aurais pu rouvrir un roman laissé en pause à la page 127, reprendre au bon chapitre, et éviter de relire les 96 premières pages pour rien. J’aurais aussi su, d’un coup d’œil, si un livre venait de la bibliothèque, d’un prêt ou d’un achat, ce qui m’aurait évité plusieurs confusions ridicules. C’est exactement le genre de détail qui change tout quand on ouvre un livre à moitié oublié et qu’on tombe sur un ancien marque-page à la page 83. Là, je n’avais pas besoin d’un grand discours, juste d’un repère net.

J’ai fini par passer une partie de mes notes dans un tableur pour les livres empruntés, parce que le carnet seul me laissait par moments des trous quand je lisais dehors. Je ne sais pas si cette petite mécanique est bonne pour tout le monde, mais chez moi elle a rendu les doublons visibles beaucoup plus vite. Et je garde une limite très claire, liée à ma place de rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant, pas de spécialiste de santé : si le flou mémoire devient lourd, je laisse ce sujet à quelqu’un dont c’est le métier. Je me suis aussi appuyée sur les repères de l’INSEE pour me rappeler qu’un agenda, même banal, coupe net le gaspillage de temps.

Ce qui m’a frappée, c’est que le carnet ne m’a pas demandé d’être plus brillante, juste plus précise. Avec 20 ans de travail rédactionnel derrière moi, j’aurais dû voir tout de suite qu’une trace courte vaut mieux qu’une bonne intention. Pour quelqu’un qui accepte de noter 3 lignes après chaque lecture, le gain est bête de simplicité, presque vexant. J’avais déjà posé les bases pour mes articles, j’aurais dû faire pareil pour mes livres, surtout quand les rééditions se ressemblent tellement qu’elles me font croire à une nouveauté.

Depuis, je regarde avant d’acheter

Avant de prendre un poche, je regarde d’abord ma liste, puis seulement la couverture. Je vérifie si le livre est fini, abandonné ou juste en pause, et je note tout de suite la page d’arrêt quand je le referme. Cette petite vérification m’évite de retomber dans le même trou avec un roman déjà acheté chez L’Armitière ou repéré ailleurs sous une autre jaquette. Ce n’est pas spectaculaire, mais ça coupe net le réflexe d’achat au feeling.

J’ai aussi arrêté de croire qu’une impression de familiarité me sauverait encore une fois. Une couleur de dos, un personnage vaguement connu, une première scène qui me dit quelque chose, tout ça ne vaut rien face à un titre exact et à une date de fin. C’est exactement comme ça que j’ai recommencé 4 livres pour rien, avec la sensation de tenir un nouveau roman alors que je tenais un ancien texte sous une autre peau. Le pire, c’est que je le savais déjà au fond de moi, et j’ai quand même laissé passer le signal.

Si j’avais su plus tôt ce que me coûtaient ces oublis, j’aurais évité plusieurs soirées de relecture et au moins 31,90 euros de doublons. J’aurais aussi gardé mon attention pour autre chose que ces pages déjà traversées, ce qui m’aurait sans doute épargné une bonne dose de lassitude. Aujourd’hui, je regarde encore ce marque-page de la page 127 comme un rappel un peu sec. Pour une lectrice qui alterne achats, prêts et pauses longues, le carnet vaut clairement l’effort. Si l’on lit un seul livre à la fois et sans interruption, l’outil sera moins utile.

Laëtitia Boucher

Laëtitia Boucher publie sur le magazine Au Jardin des Bulles des contenus consacrés à l’entrepreneuriat, à l’organisation d’activité, aux livres et aux ressources d’apprentissage. Ses articles sont pensés pour aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet et explorer de nouvelles idées à travers la lecture. Son approche repose sur la clarté, la pédagogie et la recherche de repères concrets, avec une attention portée aux livres comme supports de formation, de progression et d’ouverture sur de nouvelles façons d’apprendre.

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