Ce que m’a vraiment fait Bullshit Jobs : un poids en moins sur mes épaules

Laëtitia Boucher

juin 18, 2026

La dernière page de Bullshit Jobs a glissé sous ma lampe de bureau, un mardi, avec une tasse de thé froide et le radiateur qui claquait. En tant que rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant, j'ai refermé le livre avec un soulagement très net. J'ai été frappée par ce sentiment de poids en moins, comme si David Graeber venait de nommer quelque chose que je traînais sans le dire. Je suis rentrée plus tard que prévu, et je me suis dit que ce livre allait me laisser moins de patience pour les faux-semblants.

J’ai longtemps cru que je devais toujours être débordée pour être utile

Je travaille depuis 20 ans dans l'écriture et la structuration d'idées, et mes journées se découpent entre relecture, veille et production d'articles. Avec mes deux enfants adolescents, 15 et 18 ans, les soirées filent vite, et je fais attention à mes dépenses professionnelles. J'ai été convaincue pendant longtemps qu'une journée utile devait être pleine, sinon elle paraissait suspecte. Je me suis retrouvée à confondre présence, vitesse et valeur, comme si tout devait être visible tout de suite.

Cette pression s'est installée par petites couches. Je remplissais des tableaux de suivi, je répondais à des mails qui ne changeaient rien au fond, et je passais par moments une journée de 8 heures à traiter du reporting, des réunions et des validations. Le temps vraiment utile se cassait en tranches de 20 minutes, rarement plus, et je me retrouvais à faire circuler une info entre 5 personnes sans produire de résultat visible. Le plus fatigant, c'était la version contradictoire du même fichier, d'abord dans un tableau Excel, puis dans une copie envoyée par mail, puis dans un outil interne où je ne savais plus quelle version faisait foi.

Le point faible de cette logique, je l'ai vu trop tard : l'épuisement. J'étais restée collée à l'idée qu'il fallait remplir chaque case pour mériter ma place, et la culpabilité suivait derrière, même les jours où j'avais vraiment avancé. La charge mentale venait moins du travail lui-même que de cette obligation de paraître occupée. Au bout du compte, je finissais rincée, sans avoir le sentiment d'avoir construit quelque chose de clair.

La lecture de Bullshit Jobs a mis des mots sur ce que je ressentais sans pouvoir l’exprimer

Le passage qui m'a arrêtée net, c'est celui où Graeber décrit les postes d'administration et de coordination qui tournent à vide tout en gardant une façade sérieuse. J'ai été convaincue qu'il parlait de ces journées où l'on fait circuler des infos sans produire d'effet visible. Ce qui m'a touchée, c'est l'idée que la documentation finit par devenir le vrai produit. Quand on me demande un compte rendu après une réunion qui n'a rien décidé, je vois exactement ce mécanisme.

Dans mon open space virtuel, le bruit de fond ressemble à une file de notifications, de relances et de corrections de forme. Je corrige une version, puis une autre, puis une troisième, pendant que tout le monde reste persuadé que la machine tourne à plein régime. En réalité, je me suis sentie coincée dans une mécanique où la visibilité du travail comptait presque plus que le travail lui-même. Le livre m'a montré que cette impression ne sortait pas de nulle part.

Le moment d'émotion est arrivé quand j'ai compris que ce malaise n'était pas une faille chez moi. Je me suis sentie nettement moins nulle en voyant que l'organisation pouvait fabriquer de la lourdeur, de la redondance et du contrôle pour le contrôle. Depuis, je regarde autrement les chaînes de validation à 3 ou 4 niveaux, parce que je sais qu'elles usent les gens autant qu'elles ralentissent les dossiers. Cette lecture m'a permis de poser un mot simple sur une gêne ancienne : ce n'était pas une question de motivation, mais de structure.

Ce qui coince encore : entre sens, autonomie et reconnaissance, il y a un vrai fossé

Après la lecture, je suis revenue à une journée très ordinaire, et c'est là que le livre a trouvé sa limite. Je devais reprendre un dossier où la même donnée avait été saisie 3 fois dans des fichiers qui ne communiquaient pas entre eux. Une partie de mon temps partait à relancer, à corriger et à remettre au propre, pendant qu'un autre volet de ma journée consistait à répondre à des validations standardisées. Le sens, lui, restait coincé derrière les couches de procédure.

J'ai aussi fait une erreur de lecture. J'ai été convaincue qu'identifier le problème allait me donner, presque mécaniquement, une manière de le résoudre. J'ai tenté de supprimer un tableau jugé inutile, puis un mail de copie qui ne servait à rien. La remontée hiérarchique a été immédiate, et j'ai récupéré à la place une tâche de contrôle encore plus crispante. Le constat a été clair : corriger un détail ne changeait pas la logique d'ensemble.

La réalité économique remet vite les pieds sur terre. Quitter un emploi stable sans filet, avec des charges fixes et une famille à organiser, n'a rien d'un geste romantique. Dans mon cas, je ne peux pas faire comme si le simple fait de nommer un problème réglait la question du revenu. C'est là que le livre montre sa limite la plus nette, parce qu'il éclaire le malaise sans payer les factures.

Si tu cherches du sens dans ton activité, ce livre peut t’éclairer, mais il ne résout pas tout

Mon travail de rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant m'a appris à lire un livre aussi par ses angles morts. Avec 12 articles par an à documenter, je sais reconnaître un texte qui ouvre une porte, mais qui ne fait pas le trajet à ta place. Je garde aussi en tête les repères de l'INSEE, parce qu'ils rappellent que les catégories d'emploi ne disent jamais toute la fatigue d'une journée. Pour moi, Bullshit Jobs est surtout utile quand le quotidien ressemble à une succession de validations, de relances et de micro-tâches sans effet visible.

  • Je le trouve utile pour une salariée de coordination qui passe 7 heures par jour entre mails, comptes rendus et fichiers doublons.
  • Je le trouve utile pour une personne en administration ou en support qui a l'impression de tamponner le système plus que d'agir.
  • Je le trouve utile pour un profil qui supporte de regarder ses journées en face, sans chercher une consolation rapide.

Je le déconseille à un entrepreneur débutant qui cherche un mode d'emploi concret pour structurer sa semaine. Je le déconseille aussi à une personne déjà sous pression financière, parce que le livre peut mettre le doigt sur un malaise sans donner d'issue immédiate. Quand le sujet déborde du confort de lecture et touche à un mal-être durable, je laisse la place à un médecin ou à un psychologue du travail. Là, je ne joue pas à la spécialiste.

J'ai aussi regardé d'autres pistes, parce que je ne lis jamais un livre en m'interdisant la suite. Avec ma Licence en Sciences de l’Éducation (Université de Rouen, 2002), j'ai gardé ce réflexe de comparer les cadres plutôt que de m'accrocher à une seule lecture. J'ai noté trois directions qui m'ont semblé plus concrètes pour retrouver du souffle dans le travail.

Finalement, ce que j’en retiens, c’est une déculpabilisation nécessaire qui m’a permis de repenser ma valeur

Après cette lecture, j'ai arrêté de me juger pour ne pas être assez occupée en permanence. J'ai regardé mes journées avec moins de dureté, et j'ai vu que je pouvais être sérieuse sans remplir tous les tableaux ni répondre à chaque mail dans la minute. J'ai adopté une autre manière de travailler, plus nette, avec des pauses plus franches et des blocs de concentration mieux protégés. Rien de spectaculaire, mais assez pour respirer.

J'ai aussi revu mes indicateurs de productivité. Je regarde maintenant les livrables visibles plutôt que la simple activité, et je sais que 2 articles finalisés valent mieux qu'une journée noyée dans les allers-retours. Quand je boucle un texte, qu'il est clair et qu'il tient sans retouche lourde, je sais que j'ai produit quelque chose de réel. Avant, je comptais les mails traités. Maintenant, je compte ce qui reste debout une fois la journée finie.

En pratique, je le vois surtout utile pour une salariée de coordination qui vit sous plusieurs niveaux de validation, pour une personne en support qui passe ses journées à ressaisir les mêmes données, ou pour quelqu'un qui supporte mal de faire semblant d'être débordée. En revanche, je ne le conseille pas à quelqu'un qui démarre son activité et cherche une méthode immédiate, ni à une personne dont le budget ou la sécurité de revenu ne laisse aucune marge. Mon verdict est simple : Bullshit Jobs aide à mettre des mots sur un malaise quand on accepte de regarder son travail sans filtre, mais il ne remplace ni une méthode concrète ni un accompagnement adapté.

Laëtitia Boucher

Laëtitia Boucher publie sur le magazine Au Jardin des Bulles des contenus consacrés à l’entrepreneuriat, à l’organisation d’activité, aux livres et aux ressources d’apprentissage. Ses articles sont pensés pour aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet et explorer de nouvelles idées à travers la lecture. Son approche repose sur la clarté, la pédagogie et la recherche de repères concrets, avec une attention portée aux livres comme supports de formation, de progression et d’ouverture sur de nouvelles façons d’apprendre.

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