Le jour où Reinventing Organizations a bousculé ma vision de l’équipe

Laëtitia Boucher

juin 15, 2026

La pluie tapait sur la vitre de la petite salle de la librairie Eyrolles, et les chaises grinçaient à chaque changement de posture. Nous étions cinq, serrées autour d'une table trop basse, un samedi matin déjà lourd de café tiède. Pendant trois heures, je nous ai vues tourner autour des mêmes phrases, sans départ clair, sans accord net.

Depuis ma région rouennaise, je suis partie 1 h 20 vers Paris pour cette rencontre, et j'étais sûre de moi en montant le train. Puis je me suis sentie beaucoup moins solide. J'ai été frappée par le décalage entre la promesse de liberté et le flou qui s'installait dans la pièce.

Comment je me suis retrouvée à vouloir tout changer du jour au lendemain

Je travaille depuis vingt ans dans l'écriture et l'organisation des contenus. Je publie 12 à 15 articles par an pour Au Jardin des Bulles. Au début, j’ai douté de ma lecture, et j’ai mis du temps à comprendre que je survolais les passages qui dérangeaient mon idée de départ, et je connais les équipes qui se crispent dès qu'un cadre manque. À la maison, avec mes deux adolescents de 15 et 18 ans, je n'ai pas le luxe de multiplier les tests lourds.

En tant que rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant, j'ai d'abord lu Reinventing Organizations en cherchant des idées concrètes pour des équipes qui s'essoufflent. Les exemples d'auto-gouvernance, de décisions prises au plus près du terrain et de réunions sans reporting interminable m'ont intéressée d'emblée. J'ai cru, un peu vite, qu'un tel modèle suffirait à rendre le quotidien plus fluide.

Le livre m'a accompagnée sur 462 pages, lues par morceaux, trois soirs de suite et un dimanche matin. Mon travail de Rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant m'a appris à traquer les zones floues, mais là je les ai presque survolées. J'ai lu vite les passages sur les rôles et les mandats, en me disant que le terrain compléterait le reste.

J'étais sûre de moi, et c'était un vrai piège. Je me disais qu'une annonce claire suffirait. Oui, je sais, c'était un peu naïf.

Le chaos de notre première réunion auto-gouvernée, ce que ça m'a appris sur le terrain

Le jour de la réunion, l'air sentait le papier humide et le marqueur effaçable. Deux collègues ont parlé en même temps dès la première minute. L'une a fait glisser son stylo sur le bord de la table pendant que l'autre relisait ses notes à voix basse. Au bout de 20 minutes, je regardais l'horloge plus que les visages.

Nous n'avions pas de règle de décision claire, ni de cadrage précis. Personne n'avait dit qui décidait quoi, sur quel sujet, ni avec quel niveau de validation. Alors chacun a défendu son morceau, comme si le moindre mot pouvait faire pencher la balance.

J'ai aussi vu surgir un point que je n'avais pas anticipé. Deux collègues pensaient porter la même mission, sans s'être parlé franchement avant. La tension a monté d'un cran, et la pièce a perdu sa souplesse. Je me suis retrouvée à arbitrer des sous-entendus plutôt qu'à faire avancer un sujet.

Ce jour-là, j'ai compris la différence entre absence de chef et absence de pilotage. Sans repère visible, les urgences remontaient trop tard, et les blocages restaient posés au milieu de la table. L'équipe ne manquait pas d'énergie. Elle manquait de cadre lisible.

Les semaines qui ont suivi, entre ajustements et doutes

Après cette première secousse, j'ai essayé de refaire des réunions deux fois par semaine. Mauvaise idée au départ. La charge mentale a grimpé d'un coup, parce que je devais arbitrer en direct sans me cacher derrière un chef ou un protocole déjà connu.

J'ai tenté un cadre minimal à la réunion suivante. J'ai demandé, très calmement, qui décidait sur quoi, et avec quel cadre. Deux personnes l'ont pris comme un retour en arrière autoritaire. L'ambiance s'est raidi d'une demi-tonne, et j'ai galéré à garder le fil sans me fermer.

C'est là que j'ai commencé à documenter les rôles noir sur blanc. J'ai dessiné une cartographie simple des zones de décision, sur une feuille A4, avec des cases et des flèches. Rien de spectaculaire, mais tout a gagné en lisibilité.

J'ai aussi raccourci les points. On a laissé tomber les longues séances où chacun racontait son morceau de semaine. J'ai gardé les blocages, les dépendances, et les décisions à prendre. En 25 minutes, le sujet tenait mieux qu'en une heure pleine.

Ce que je sais maintenant et que j'ignorais au départ

Depuis ma Licence en Sciences de l’Éducation (Université de Rouen, 2002), je regarde les dispositifs avec un réflexe assez simple. Je cherche le cadre avant l'effet visible. Là, j'ai compris que l'auto-gouvernance n'est pas un espace vide, mais un système très précis, avec des règles explicites à partager.

Mon travail de Rédactrice spécialisée en entrepreneuriat et organisation professionnelle pour un magazine indépendant m'a appris à repérer ce que les mots cachent. Les repères de l'INSEE sur les petites structures, et les analyses de BPI France sur la croissance des équipes, m'ont servi de toile de fond. Dans les deux cas, je retrouvais la même chose: quand l'équipe grossit, le flou coûte cher en temps.

J'ai aussi vu que tout le monde ne vit pas ce modèle de la même façon. Certains respirent mieux quand les règles sont nettes. D'autres se crispent dès qu'ils doivent décider sans filet. Je ne sais pas si c'est généralisable partout, et pour le volet social ou juridique je me suis arrêtée là, parce que ce terrain ne m'appartient pas.

Avec mes deux adolescents et mes soirées déjà bien pleines, je n'avais pas envie d'une transformation qui mangeait tout. J'ai donc choisi une voie intermédiaire. J'ai gardé un manager facilitateur, des outils de suivi simples, et un rythme plus léger. J'ai été convaincue qu'un modèle hybride me laisserait respirer sans tout casser.

Mon bilan personnel, ce que je referais et ce que je ne referais pas

Avec le recul, je referais cette lecture, mais pas de la même façon. Je prendrais le temps de poser les rôles, d'écrire les règles de décision, puis de tester sur un périmètre réduit. Rien ne remplace le travail de fond sur les non-dits, et ce sont plusieurs fois eux qui font exploser les belles idées d'auto-gouvernance avant même qu'elles aient commencé.

Je referais aussi les essais sur une ou deux réunions par semaine, pas plus au départ. Le format court m'a aidée à voir ce qui bloquait vraiment. Quand je demande maintenant qui décide, sur quoi, et avec quel cadre, la conversation devient beaucoup plus nette.

En revanche, je ne referais pas l'erreur de vouloir tout lancer d'un coup. Copier un modèle lu dans un livre sans regarder la maturité réelle de l'équipe, c'est exposer les tensions latentes en pleine lumière. Je l'ai vu de trop près pour l'oublier.

Je suis rentrée par la rue Jeanne-d'Arc avec le livre sous le bras, et la ville avait déjà repris son rythme de fin d'après-midi. Ce soir-là, j'ai posé l'ouvrage près de la théière, et j'ai gardé une sensation étrange, entre lucidité et prudence. Ce livre m'a surtout rappelé une chose simple : quand une équipe accepte de mettre les responsabilités à plat, la forme compte autant que l'idée. Et quand elle préfère rester dans le flou confortable, les tensions remontent vite.

Laëtitia Boucher

Laëtitia Boucher publie sur le magazine Au Jardin des Bulles des contenus consacrés à l’entrepreneuriat, à l’organisation d’activité, aux livres et aux ressources d’apprentissage. Ses articles sont pensés pour aider les lecteurs à mieux comprendre un sujet et explorer de nouvelles idées à travers la lecture. Son approche repose sur la clarté, la pédagogie et la recherche de repères concrets, avec une attention portée aux livres comme supports de formation, de progression et d’ouverture sur de nouvelles façons d’apprendre.

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